Une fermeture du détroit d’Ormuz toucherait-elle vraiment la Tunisie ? À première vue, le pays semble relativement à l’abri, ne dépendant pas directement du Golfe pour l’essentiel de ses approvisionnements en hydrocarbures. Mais pour la professeure Chedlia Farhat, spécialiste de la transition énergétique et de l’économie de l’énergie, cette lecture mérite d’être nuancée. Dans un entretien accordé à L’Économiste Maghrébin, elle identifie un risque autrement plus discret — et potentiellement plus lourd.
Et si Ormuz se fermait ?
Pour la Tunisie, le vrai danger n’est pas seulement la pénurie, mais la flambée des prix. À première vue, on pourrait croire que la Tunisie serait relativement protégée si le détroit d’Ormuz venait à être fermé. Après tout, le pays ne dépend pas directement, dans l’immédiat, d’un approvisionnement massif venant du Golfe. Une grande partie de son gaz provient surtout de l’Algérie, ce qui permet de relativiser le risque d’une rupture physique soudaine. C’est d’ailleurs le sens des déclarations officielles récentes, selon lesquelles les tensions actuelles au Moyen-Orient ne menaceraient pas directement l’approvisionnement tunisien en hydrocarbures.
Mais s’arrêter à cette lecture serait trompeur. Car le vrai problème, pour la Tunisie, n’est pas seulement de savoir si les volumes de pétrole ou de gaz arriveront ou non. Le vrai problème est de savoir combien cette énergie coûtera si la crise s’aggrave. Et c’est là que le risque devient sérieux. Même si la Tunisie ne passe pas directement par Ormuz pour l’essentiel de ses importations, elle reste insérée dans un marché mondial où les prix du pétrole, du gaz, du transport maritime et des assurances réagissent immédiatement aux tensions géopolitiques.
Le détroit d’Ormuz n’est pas un simple point de passage parmi d’autres. Il constitue l’un des couloirs énergétiques les plus sensibles du monde. En 2024 et au début de 2025, il a représenté plus d’un quart du commerce maritime mondial de pétrole et environ un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié. Une fermeture, même partielle ou temporaire, créerait donc un choc sur les marchés internationaux. Les prix grimperaient, les coûts logistiques augmenteraient, et les pays importateurs nets comme la Tunisie en subiraient rapidement les conséquences.
Autrement dit, le scénario optimiste selon lequel la Tunisie ne serait pas directement touchée n’est vrai que sur un point précis : l’absence éventuelle de rupture physique immédiate. Mais sur le plan économique, cette lecture est insuffisante. Car une hausse brutale des prix mondiaux se traduirait presque automatiquement par une hausse de la facture énergétique tunisienne, par davantage de pression sur les finances publiques et par un retour de l’inflation importée. Reuters rapportait le 6 mars 2026 que le Brent évoluait déjà autour de 93 dollars, avec des scénarios évoquant 120 dollars, voire 150 dollars dans un cas extrême de prolongation des tensions.
C’est précisément ici qu’il faut parler d’inflation importée. Lorsqu’un pays dépend de l’extérieur pour une partie importante de son énergie, il importe aussi une partie de la hausse des prix mondiaux. Cela finit par toucher les carburants, le transport, les coûts de production, les prix de certains biens de consommation, et indirectement le pouvoir d’achat. En Tunisie, ce mécanisme est d’autant plus sensible que le système énergétique est déjà fragile. Le pays reste structurellement déficitaire en énergie, et son électricité repose très largement sur les combustibles fossiles, en particulier le gaz naturel. Selon les données récentes, près de 58 % des besoins tunisiens en gaz étaient couverts par des importations d’Algérie jusqu’en mai 2025, tandis que 93,7 % de l’électricité tunisienne était produite à partir d’énergies fossiles.
Dans ces conditions, une fermeture prolongée d’Ormuz ne provoquerait pas nécessairement une panne sèche en Tunisie, mais elle pourrait provoquer autre chose : un choc économique diffus, plus discret au départ, mais potentiellement très lourd. La facture énergétique s’alourdirait. Le déficit commercial se creuserait. Les subventions coûteraient plus cher à l’État. Et si le gouvernement décidait de ne pas absorber entièrement la hausse, une partie du choc finirait par être transmise aux ménages et aux entreprises. C’est pour cela que la question énergétique n’est pas seulement une question technique. C’est aussi une question budgétaire, monétaire, sociale et politique.
Dans un tel scénario, quelles solutions s’offriraient à la Tunisie ?
À court terme, elles restent limitées. Le levier le plus réaliste serait de renforcer et de sécuriser autant que possible les flux existants, notamment avec l’Algérie. La proximité régionale et la centralité du gaz algérien dans le mix tunisien donnent à cette piste une importance stratégique. Mais cela ne suffirait pas à neutraliser le choc des prix internationaux. Même avec un approvisionnement maintenu, la Tunisie resterait exposée à la hausse des coûts mondiaux.
L’autre réponse serait une gestion de crise plus serrée : meilleure planification des achats, arbitrage sur les stocks, limitation des pressions sur certains usages, et éventuel renforcement temporaire du soutien public. Mais là encore, cette option a ses limites, car elle repose sur un budget déjà contraint. Plus les cours mondiaux montent, plus la compensation devient lourde. Et plus cette situation dure, plus elle met sous tension les équilibres macroéconomiques du pays.
À moyen terme, la seule vraie protection reste connue : réduire la dépendance. Cela passe par l’accélération des énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, la diversification des sources d’approvisionnement et la modernisation du système électrique. Mais ces réponses structurelles prennent du temps. Elles sont indispensables, mais elles ne règlent pas une crise géopolitique du jour au lendemain.
Cela pose enfin une troisième question, plus profonde : la situation énergétique tunisienne est-elle soutenable à court terme ?
La réponse la plus juste est sans doute la suivante : oui, mais sous tension. Oui, parce que le pays dispose encore de relais régionaux, notamment avec l’Algérie, et que rien n’indique pour l’instant une rupture généralisée immédiate. Mais sous tension, parce que la Tunisie part déjà d’une position fragile : déficit énergétique élevé, forte dépendance aux importations, poids croissant de la facture énergétique et exposition directe aux fluctuations des prix mondiaux. Dans un tel contexte, même sans pénurie physique, une flambée durable du pétrole et du gaz pourrait suffire à fragiliser encore davantage l’économie.
Au fond, toute l’ambiguïté du débat est là. Dire que « la fermeture d’Ormuz n’affectera pas la Tunisie » est une formule rassurante, mais elle n’est vraie qu’à moitié. Elle peut être vraie sur le plan logistique immédiat. Elle devient beaucoup moins vraie dès qu’on raisonne en économie ouverte. Car la Tunisie ne dépend peut-être pas entièrement d’Ormuz pour ses molécules, mais elle dépend du marché mondial pour leurs prix.
En conclusion, la Tunisie ne manquera peut-être pas d’énergie tout de suite, mais elle risque de la payer beaucoup plus cher. Et pour un pays importateur net, c’est déjà une vulnérabilité majeure.
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