Une formidable insurrection secoue le régime des Mollahs d’Iran. Elle risque de s’étendre et met en question l’existence du régime politique, théocratique, issue de la révolution iranienne de 1979, dirigée par l’Imam Khomeiny. De part la position stratégique de l’Iran, dans un Moyen-Orient, secoué par les guerres, les révoltes et les chutes de régimes politiques, depuis le renversement de Saddam Hussein, la chute probable de la théocratie qui y règne, et en raison des rapports économiques et politiques qui la lient à la Chine et à la Russie, va bouleverser de fond en comble, les rapports de force dans la région entre grande puissances. Mais l’Iran n’est ni l’Irak, ni la Syrie et encore moins le Liban, car il est dirigé par un ayatollah, guide suprême des chiites duodécimains, dits imamites, une fraction historique de l’Islam. Imam, dont le statut est presque divin, car représentant d’un autre Imam qui vit dans la grande occultation, (el ghayba el koubra), dans un plénum (barzkh), qui regroupe 12 imams, toujours vivants selon la tradition chiite, mais qui vivent dans les cieux, et dont le dernier, le douzième (duodécimain) va revenir sur terre pour faire régner la justice et la paix (c.a.d l’application stricte de la charia chiite).
Renverser ce régime n’est donc pas aussi simple, même si l’insurrection actuelle en cours, est la première depuis la révolution iranienne en 1979, quant à son ampleur et la nature des catégories sociales qui y ont participé. Et notamment le bazar, qui a joué un rôle déterminant dans la révolution islamique lorsqu’il a basculé en faveur du clergé religieux dirigé par le guide suprême l’Ayatollah Khomeini. La République islamique d’Iran a intégré clairement dans sa constitution que le pays doit être gouverné par les lois du chiisme imamite ». Ce qui signifie que les ayatollah Khomeiny et Khamini, ne sont que les représentants sur terre du douzième Imamet qu’ils sont de ce fait, parfaits, ma3soumoun, et ne peuvent jamais se tromper. Contrairement à l’Islam sunnite qui ne considère aucune perfection possible, même pour le prophète Mohammed. C’est une divergence théologique fondamentale entre les deux grandes fractions de l’Islam.
Le statut sacré de l’Imam Khamenei
Si on aborde cette question, c’est parce que nous avons remarqué que les médias notamment occidentaux, et même chez nous, font preuve d’une méconnaissance totale de l’importance de la question religieuse chiite, et notamment du chiisme imamite et n’abordent la question que sous l’angle des droits de l’homme, de la démocratie et surtout de la tentative de l’Iran de fabriquer l’arme nucléaire.
Non pas que ces questions ne soient pas importantes, mais ils oublient ou ils occultent un fait, qui va être déterminant dans l’évolution future et de l’insurrection populaire et du régime iranien lui-même.
En effet, les centaines de milliers de manifestants sont eux même chiites duodécimains et partagent la même croyance en l’existence d’un Imam occulté qui vit dans les cieux et qui régente totalement leur vie. La grande faute du Shah d’Iran Mohammad Reza Pahlavi en 1979, c’était essentiellement d’avoir offensé cette croyance, en faisant l’apologie de l’Empire Perse datant de 5000 ans et d’avoir organisé une manifestation grandiose en son honneur. Ce qui était une provocation directe de la foi chiite imamite, en plus du fait qu’il a été porté sur le trône de Perse, par un coup d’Etat organisé par la C.I.A, qui avait renversé le premier ministre légitime Mohammed Mossadegh en 1953, qui avait nationalisé les compagnies pétrolières.
En fait il y a plus de 55 millions d’iraniens qui portent cette foi, plus de 70 % des habitants du Bahreïn, la majorité de la population irakienne, 32 % de la population libanaise, 10 % en Syrie, 5 % au Yémen (les houthis), plus de 70 % de la population en Azerbaïdjan, puis des fortes minorités en Inde, au Pakistan, et en Afghanistan. En tout plus de 130 millions de chiites qui croient que Khameini est un Ayatollah, donc forcément parfait, ma3soum et comme son titre l’indique, une sorte de représentant de Dieu sur terre. D’où il est clair que la question iranienne, ne ressemble aucunement à la question syrienne ou vénézuélienne, où il aurait suffi d’écarter « le dictateur » pour que le régime tombe.
C’est depuis l’an 874 apr.J.-C., que date l’occultation du 12ème imam duodécimain, mais c’est uniquement au XVI ème siècle que le premier Etat perse régi par la religion chiite prit naissance an Iran sous les Safavides, soit presque 10 siècles après le premier Etat Umayyade strictement sunnite. Pendant tout ce temps et après, les chiites vivaient en minorité religieuse opprimée, et ont pu résister à toutes les tentatives de les supprimer. C’est aussi l’occasion de rappeler, que le premier Etat chiite dans l’histoire a pris naissance chez nous, qui est l’Etat fatimide qui n’est resté que 60 ans et ayant pour capitale (el mehdiya, du nom d’elmehdi el montadher, l’imam occulté) de 909 à 969 apr.J.-C. Avant de se transporter au Caire. C’était encore le chiisme ismaélien qui donna naissance après, à toutes les sectes chiites, dont aussi les duodécimains.
Nous sommes donc en face d’une religion profondément ancrée dans l’inconscient collectif de plusieurs populations et particulièrement celle d’origine perse.
Comme le montre l’étude très approfondie du philosophe et historien Henri Corbin dans ses trois volumes sur « L’Islam iranien, aspects spirituels et philosophiques », les adeptes de cette doctrine, ne se voient gouvernés sur terre, que par un représentant de l’Imam en « occultation majeure ». Cette croyance est celle aussi des manifestants dans les grandes villes et villages de l’Iran et s’ils sont sortis pour protester, ce n’est que pour dénoncer les conditions de vie dégradantes dans lesquelles ils vivent, à cause de la mauvaise gouvernance de leurs dirigeants.
Malgré les efforts incroyables des médias occidentaux de faire croire que la révolte des Iraniens est pour la démocratie et les droits de l’Homme, que certaines élites iraniennes en exil épousent, l’insurrection iranienne n’a pas d’objectifs démocratiques, mais vise à améliorer les conditions de vie des citoyens iraniens. Les Occidentaux dénaturent, via leurs médias naturellement, la nature même de ce formidable soulèvement, dans l’objectif d’imposer leur vision de ce que doit être le futur gouvernement iranien. Pour cela, on a mis en avant le fils du Shah qui revendique tout simplement le retour à la monarchie, mais une monarchie remise sur le trône par l’armée américaine et l’armée sioniste, par les bombardements intensifs et la destruction de toute l’infrastructure militaire et civile de la nation iranienne comme cela s’est produit exactement il y a un an en Syrie.
L’objectif n’est ni d’instituer un Etat démocratique, mais essentiellement de détruire le complexe nucléaire iranien et de mettre la main sur le pétrole iranien afin d’étouffer progressivement la Chine comme c’est le cas pour le Venezuela.
En dépit des menaces d’intervention militaire, proférée par Donald Trump, les Américains n’ont ni les moyens militaires ou financiers d’imposer un changement de régime, car ils ont déjà échoué en Irak, en Afghanistan, sans parler du Vietnam, du Cambodge et du Laos.
L’Iran, rappelons-le, est un des rares pays au monde qui n’ont jamais été colonisés, même à la grande époque du colonialisme triomphant. Les USA peuvent faire très mal à l’Iran mais ne pourront pas changer le régime par la force.
D’ailleurs une intervention militaire renforcerait encore l’emprise du régime qui va appeler à la guerre sainte. Le régime iranien, n’est ni le Hezbollah ni le régime baathiste de la Syrie ou de l’Irak. L’idéologie imamite est le ciment du nationalisme iranien et seule une évolution interne peut faire évoluer le système vers un modèle plus libéral et plus ouvert. Seules les élites iraniennes sont capables de la faire de l’intérieur, élites elles-mêmes, empreintes de religiosité et de patriotisme extrêmes. Or, ces élites savent que ce que visent les Occidentaux, c’est uniquement leur pétrole et l’affaiblissement de leur défense de telle sorte qu’elle ne menace pas Israel. C’est pour cela qu’ils vont négocier avec les Américains un modus vivendi.
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