Depuis plus de vingt ans, des déplacements réguliers dans plusieurs länder allemands permettent de constater concrètement la persistance et l’ampleur des retards affectant de nombreux grands chantiers d’infrastructures. Ce constat de terrain rejoint aujourd’hui une réalité largement documentée : longtemps perçue comme un modèle de rigueur, de fiabilité et d’excellence en matière d’ingénierie, l’Allemagne fait face à un problème nouveau : depuis une quinzaine d’années, de nombreux projets d’infrastructures majeurs accumulent retards, surcoûts et controverses.
Lotfi Sahli *
Les chantiers de l’aéroport de Berlin-Brandenburg, de la gare Stuttgart 21 (photo) ou encore du réseau ferroviaire national sont devenus les emblèmes d’un modèle qui montre ses limites. Cette situation ne s’explique pas seulement par des statistiques ou des rapports officiels : les observations répétées sur le terrain, dans différents länder, rendent ces dysfonctionnements particulièrement tangibles.
Ces dérives ne traduisent pas une perte de compétences techniques, mais mettent en évidence des fragilités structurelles profondes. La première concerne une gouvernance excessivement morcelée. Les grands chantiers associent l’État fédéral, les länder, les municipalités, des entreprises publiques telles que Deutsche Bahn, ainsi que des autorités de contrôle indépendantes.
Arbitrages ralentis et responsabilités diluées
Dans ce cadre, aucun acteur ne dispose d’une capacité décisionnelle claire et rapide. Chaque modification implique une succession de validations, ce qui ralentit les arbitrages et dilue les responsabilités. Cette inertie se retrouve d’un territoire à l’autre, avec des projets parfois immobilisés pendant de longues périodes.
Un deuxième facteur déterminant réside dans une culture juridique particulièrement ouverte aux recours. Riverains, associations environnementales et collectivités locales disposent de larges possibilités pour contester les projets, y compris une fois les travaux engagés.
Une profusion de contentieux
En conséquence, rares sont les grands chantiers épargnés par les procédures judiciaires. Stuttgart 21, le tunnel du Fehmarn Belt reliant l’Allemagne au Danemark, l’extension de l’autoroute A100 à Berlin ou encore plusieurs lignes ferroviaires nouvelles ont tous été freinés par une succession de contentieux. Concrètement, cela se traduit par des travaux interrompus, des sites laissés en suspens pendant des années et un sentiment d’inachèvement durable. À l’inverse, des pays comme l’Espagne limitent fortement les recours après validation des projets, ce qui accélère leur réalisation, au prix parfois de tensions sociales accrues.
À ces obstacles s’ajoute une planification initiale souvent trop optimiste. Afin d’obtenir un consensus politique, les porteurs de projets avancent des budgets contraints, des calendriers ambitieux et des risques présentés comme maîtrisés. Une fois les chantiers lancés, les réalités techniques s’imposent : durcissement des normes, exigences environnementales renforcées, imprévus géologiques.
L’aéroport de Berlin-Brandebourg (BER), inauguré avec près de dix ans de retard, illustre parfaitement cet écart entre annonces initiales et contraintes réelles. Les constats effectués dans différentes régions montrent que ce phénomène dépasse largement les seuls projets emblématiques et touche également des opérations moins médiatisées.
Des calendriers continuellement révisés
La complexité intrinsèque des chantiers constitue un autre facteur de ralentissement. Nombre d’opérations sont menées en milieu urbain dense, souvent en souterrain, tout en maintenant l’exploitation des infrastructures existantes. Stuttgart 21 associe tunnels, nouvelle gare et restructuration complète d’un nœud ferroviaire majeur. Le BER a été réalisé alors que les anciens aéroports berlinois restaient en service.
La modernisation du réseau ferroviaire national s’effectue sans interruption totale du trafic, ce qui multiplie les contraintes opérationnelles. Dans plusieurs länder, ces conditions se traduisent par des travaux nocturnes permanents et des calendriers continuellement révisés.
L’Allemagne souffre également d’un affaiblissement des compétences internes en matière de maîtrise d’ouvrage publique. Depuis les années 1990, l’ingénierie a été largement externalisée, entraînant une perte de savoir-faire au sein des administrations et des entreprises publiques. Cette dépendance accrue à l’égard de prestataires privés réduit les capacités de contrôle, retarde la détection des erreurs et complique la coordination entre intervenants. Le BER, avec ses milliers de défauts techniques identifiés en fin de chantier, en constitue l’illustration la plus frappante.
À cela s’ajoutent des règles de marchés publics particulièrement rigides, qui privilégient fréquemment le critère du prix au détriment de la solidité technique. Cette logique favorise des entreprises sous-dimensionnées, multiplie les avenants contractuels et génère des litiges. Le projet de gratte-ciel Elbtower à Hambourg, aujourd’hui à l’arrêt après la faillite de son promoteur, illustre clairement ces dérives.
Ces fragilités se traduisent par une longue liste de projets retardés ou perturbés à travers le pays : l’Elbphilharmonie de Hambourg, livrée avec plusieurs années de décalage ; le tunnel ferroviaire de Rastatt, paralysé après l’effondrement d’une galerie ; la ligne Karlsruhe–Bâle, régulièrement reportée ; le tunnel du Fehmarnsund ; l’extension de l’A100 à Berlin ; la modernisation du réseau de la Deutsche Bahn, elle aussi en retard ; la ligne Mannheim–Francfort, suspendue ; les accès allemands au tunnel du Brenner ; sans oublier de nombreux ponts autoroutiers vieillissants, fermés ou reconstruits dans l’urgence après des décennies de sous-investissement.
Des exigences environnementales élevées
Enfin, ces difficultés s’inscrivent dans un changement d’époque. L’Allemagne excellait dans les décennies d’après-guerre, marquées par la reconstruction rapide et des projets industriels standardisés. Elle doit aujourd’hui composer avec des exigences environnementales élevées, une société plus contestataire et des projets sur mesure, nettement plus complexes. Les retards constatés lors de déplacements répétés à travers le pays montrent que le modèle historique ne peut plus fonctionner sans une réforme en profondeur.
En conclusion, les retards observés ne relèvent pas d’un déficit de compétences techniques, mais résultent d’une combinaison de gouvernance éclatée, de judiciarisation poussée, de planification trop optimiste et de rigidités administratives. L’Allemagne paie ainsi le prix d’un modèle démocratique exigeant, sans disposer encore d’outils de pilotage pleinement adaptés aux mégaprojets du XXIᵉ siècle.
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