Avec le Jardin des Murmures et son labyrinthe SELEM, l’entrepreneure Amel Djait défend une notion encore peu présente dans le débat touristique tunisien : l’hospitalité narrative.
Fondée en 1959 par André Malraux, la Biennale de Paris a renoncé au modèle de l’exposition. Pour son édition tunisienne, elle a réuni des artistes, des chercheurs et des structures locales autour de rencontres, d’ateliers et de protocoles. Selon le communiqué de la manifestation, « les artistes ne viennent pas exposer des œuvres » : ils développent leurs pratiques « directement dans la réalité ». À Beni-Khalled, Yosr Mahmoud a ainsi travaillé l’hospitalité comme pratique artistique. À Hammamet, c’est un jardin qui a servi de terrain.
Comment raconter un territoire autrement qu’en le décrivant ?
Créé en 2025 à Dar Jebel, le Jardin des Murmures se présente comme un jardin littéraire à ciel ouvert. Sept arbres y parlent à la première personne : l’olivier, le figuier, le bigaradier, le grenadier, l’amandier, le caroubier et le cyprès. Sept plantes, du romarin à la sauge, y portent chacune une fable. Des oliviers millénaires de Haouaria, de Crête, du Liban et de Palestine y « s’adressent » aux petits oliviers de la propriété.
Le lieu n’est « pas un inventaire botanique ni un jardin décoratif », écrit son autrice. Il est né d’une question : « Comment raconter un territoire autrement qu’en le décrivant ? »
Son premier chapitre, le Musée invisible du Zhar, est consacré à l’eau de fleur d’oranger du Cap Bon.Ce musée n’a ni murs ni vitrines : ses « collections » sont des gestes, des parfums et des savoir-faire. Lors du Cercle du Mrach, l’eau passe de main en main entre les participants.
SELEM, le détour comme accueil
Au centre du jardin, un labyrinthe a été tracé parmi les oliviers. Son nom, SELEM, dit la paix en arabe, comme salam, premier mot adressé à celui qui franchit un seuil. Son tracé dessine ce mot en calligraphie arabe.Le parcours est pensé comme « une invitation à ralentir, à regarder autrement, à laisser le temps reprendre sa place ». Il est aussi et surtout un lieu « à découvrir qui prouve que se perdre n’est pas toujours une mauvaise chose ». Dans un tourisme rythmé par les transferts et les circuits minutés, le détour devient ici une forme d’accueil.
L’hospitalité narrative consiste, pour Amel Djait, à ne pas seulement loger un voyageur, mais à lui transmettre les récits d’un territoire et à accueillir les siens.Cette notion a une filiation philosophique. Paul Ricœur parlait d’« hospitalité langagière » à propos de la traduction, « où le plaisir d’habiter la langue de l’autre est compensé par le plaisir de recevoir chez soi, dans sa propre demeure d’accueil, la parole de l’étranger ». Le philosophe Richard Kearney a développé celle d’« hospitalité narrative », comprise comme la capacité d’accueillir les mémoires des autres.
Amel Djait la transpose au tourisme, dont elle critique les dérives. « Ce que nous appelons “tourisme” aujourd’hui est souvent une mise à distance du réel. On regarde sans toucher, consomme sans comprendre et traverse sans rencontrer », écrivait-elle en avril 2026.
Un débat qui dépasse un jardin pourra-il inspirer une destination touristique ?
L’initiative s’inscrit dans un parcours de plus de vingt-cinq ans. Membre du bureau exécutif de la Fédération interprofessionnelle du tourisme tunisien, Amel Djaiet plaide depuis près de vingt ans pour un tourisme moins dépendant des volumes hôteliers et appelait encore, en août 2025, à une « révolution touristique ».
Reste une question, que le projet ne tranche pas encore : un modèle pensé à l’échelle d’une maison peut-il inspirer une destination entière ? Les prochaines étapes annoncées vont dans ce sens : ouvrir le jardin aux écoles, aux étudiants et aux habitants du Cap Bon et aux visiteurs. Il s’agit aussi de créer d’autres musées invisibles consacrés à d’autres mémoires tunisiennes. L’ambition, résume Amel Djait est de « faire parler un territoire, sans parler à sa place ».
Kamel Bouaouina
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