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Numérisation du système de santé : le chantier s’accélère, mais plusieurs défis persistent

Von: tmps
14. Juni 2026 um 09:30

Le secteur de la santé en Tunisie s’apprête à entrer dans une phase de transformation numérique sans précédent. Face à l’essoufflement du modèle de gestion traditionnel, dans le cadre duquel la prédominance du papier engendre de mauvaises performances en termes d’efficacité opérationnelle et de coûts, le ministère de la Santé s’est engagé dans un vaste chantier de numérisation complète des hôpitaux publics. Ce projet ambitieux vise à instaurer une gouvernance transparente, à optimiser les ressources matérielles et à garantir un accès équitable aux soins.

L’accélération de ce programme s’appuie sur une planification stratégique de longue date et des appuis financiers majeurs. Financé par un prêt de 27,3 millions d’euros de l’Agence française de développement (environ 93 millions de dinars) et des dotations budgétaires, ce chantier a commencé par la mise à niveau informatique de 15 hôpitaux pilotes. Les axes prioritaires comprenaient l’intégration du dossier médical numérique, la dématérialisation des archives et le déploiement de systèmes d’archivage d’images médicales.

Début 2026, une nouvelle étape a été franchie grâce à un partenariat stratégique entre le ministère de la Santé et l’opérateur public Tunisie Télécom. Cette collaboration repose sur quatre piliers techniques indispensables : la connexion internet à haut débit de l’ensemble des établissements de santé (en particulier les structures de soins de base), le déploiement de solutions Cloud 100% tunisiennes, la création d’un modèle d’«hôpital numérique» et l’extension des consultations spécialisées à distance dans les régions intérieures.

Sur le terrain, la concrétisation des services s’accélère. L’année 2026 marque l’entrée en vigueur de l’Identifiant National Santé unique, ainsi que la numérisation des dossiers médicaux scolaires et universitaires. En parallèle, une plateforme nationale de vaccination intègre désormais l’ensemble des données, y compris pour la rage ou les vaccins recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avec une généralisation progressive au secteur privé.

En matière de soins à distance, la télémédecine progresse. Le service de téléradiologie couvre des dizaines d’hôpitaux régionaux assurant près de 90 examens par scanner toutes les 24 heures, tandis que les cliniques virtuelles de médecine à distance dispensent des centaines de consultations dans plusieurs spécialités comme la rhumatologie.

La digitalisation a également concerné la gestion des stocks de médicaments. Pour rationaliser l’approvisionnement, le ministère est en train de déployer la plateforme «e-pharmacie», conçue pour suivre en temps réel la consommation des médicaments et des dispositifs médicaux entre la Pharmacie Centrale de Tunisie (PCT) et les structures hospitalières publiques.

Des lacunes structurelles à combler  

De plus, une plateforme numérique dédiée à la chaîne du froid sécurise désormais la conservation des produits médicaux sensibles sur plus de 500 sites à travers le pays. Enfin, des outils basés sur l’intelligence artificielle épidémiologique s’articulent autour de l’approche intégrée «One health» (Une seule santé), unifiant l’analyse des données sanitaires humaines, animales et environnementales pour assurer une meilleure réactivité face aux risques sanitaires.

Sur un autre plan, la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) s’apprête à généraliser la carte Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) aux établissements publics de santé et aux prestataires de soins exerçant dans le secteur privé d’ici fin 2027, afin de dématérialiser entièrement le parcours de soins. Dans ce cadre, un appel d’offres a été déjà lancé pour sélectionner les fournisseurs des logiciels de gestion de l’ensemble du système alors que la distribution des cartes de soins électroniques se poursuit à un rythme accéléré. Des lecteurs de carte seront ensuite distribués aux diverses catégories de prestataires de soins, après une phase pilote lancée depuis 2023 dans les hôpitaux publics et auprès de dizaines de médecins de famille dans plusieurs régions.

Malgré ces déploiements technologiques de grande envergure, le système de santé tunisien souffre de lacunes structurelles qui risquent de freiner l’impact réel de la numérisation. La principale contradiction réside dans le décalage flagrant entre les nouveaux outils de traçabilité numérique et la disponibilité concrète des stocks de médicaments.

Des pénuries aiguës de traitements vitaux, tels que les dérivés de la morphine ou les traitements immunosuppresseurs indispensables aux greffes d’organes, ont mis en exergue les limites de la seule approche digitale. La plateforme «e-pharmacie» ne peut pas résoudre à elle seule une crise de liquiditésau niveau de la Pharmacie centrale. Bien que le gouvernement ait réagi en injectant une enveloppe budgétaire additionnelle de 15 millions de dinars et en introduisant des dispositions législatives strictes dans la loi de Finances, les retards de paiement de la PCT envers les laboratoires pharmaceutiques étrangers continuent de gripper la chaîne d’approvisionnement. Le numérique permet de cartographier la pénurie avec précision, mais il ne remplace pas les devises nécessaires aux achats.

Par ailleurs, une fracture numérique subsiste entre les grands centres hospitalo-universitaires du littoral et les structures de santé de base dans les régions les plus reculées, où l’infrastructure réseau demeure parfois instable et le matériel informatique vieillissant. Autant dire que le succès du chantier de la numérisation du système de santé nationale ne dépendra pas uniquement des performances des logiciels. Il reste tributaire d’une réforme en profondeur du régime national d’assurance maladie, de l’assainissement financier de la Pharmacie centrale, de l’augmentation des budgets accordés aux structures de soins et de la valorisation d’un capital humain qui souffre d’une fuite massive de ses compétences médicales et informatiques vers l’étranger, au risque de fragiliser la gestion quotidienne des plateformes numériques, la maintenance et l’appropriation des systèmes installés. Un chantier dans le chantier…

Walid KHEFIFI

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