Santé mentale : névrose sociale et crise de mal-être
Un rapport publié le 5 novembre 2025 par le fournisseur de données américain Country Cassette révèle que 4,9% des Tunisiens, soit plus de 586 mille personnes sur une population de 11,972 millions d’habitants selon le dernier recensement général de la population et de l’habitat (novembre 2024), souffrent de troubles dépressifs. Ce taux est bien plus élevé que la moyenne mondiale de 3,9%.
Toujours selon le même rapport, la Tunisie se classe ainsi au 48e rang à l’échelle mondiale en matière de prévalence de la dépression, bien loin des pays fortement exposés à cette maladie comme l’Ukraine qui occupe la première position mondiale, avec un taux de prévalence de 6,3% de la population, les Etats-Unis (5,9%), le Brésil (5,8%) et la Grèce (5,7%).
Des malades mentaux circulent dans le public
Pas mal de Tunisiens (hommes et femmes) atteints de troubles mentaux, parfois majeurs, circulent parmi les gens dans les artères de la capitale, en criant et en parlant seuls, parfois en riant à gorge déployée sans raison apparente. Ces scènes sont devenues courantes chez nous. Ce ne sont pas des voyous ni des clochards ni des vagabonds non plus, mais bel et bien des personnes souffrant d’un traumatisme psychique ou d’une quelconque névrose hystérique. On les voit chaque jour, du matin au soir, hiver comme été, faisant le va-et-vient tout le long de l’avenue Habib Bourguiba et ce, dans l’indifférence totale des piétons. Tantôt ils sont la risée de certains passants, tantôt ils inspirent la pitié et la compassion, mais ils alimentent souvent la peur, notamment chez les femmes et les enfants. L’on se demande pourquoi ce grand nombre d’individus atteints de maladies mentales ne sont pas pris en charge par les services psychiatriques. Pourtant, il existe une loi (n° 92-83 du 3 août 1992), relative à la santé mentale et aux conditions d’hospitalisation en raison de troubles mentaux.
Ces âmes errantes sont-elles plus nombreuses qu’avant ? Ce n’est pas difficile de le savoir, puisque leur nombre augmente chaque jour davantage, surtout durant ces dernières années, notamment après la Révolution de 2011. Si la Révolution a eu des apports substantiels, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle a eu des effets négatifs sur la santé mentale de certaines gens. Ainsi, le nombre des personnes souffrant de troubles psychologiques est en croissance depuis janvier 2011. De tels cas se sont multipliés surtout avec la pandémie de la Covid-19 et la crise socio-économique qui s’est installée dans notre pays depuis quelques années. C’est à cause de ces évènements très marquants qu’on s’est aperçu que la santé mentale de pas mal de Tunisiens s’est dégradée.
Des chiffres inquiétants
En l’absence de chiffres officiels récents sur la santé mentale des gens en Tunisie, nous pouvons nous fier à une étude faite en 2022 dans les quartiers populaires de plusieurs villes tunisiennes par l’ONG International Alert, qui a révélé que les 18-29 ans crient leur mal-être, estimant que leur santé mentale est mauvaise, voire très mauvaise, plombés par une crise sanitaire et économique sans fin. Toujours selon la même étude, on apprend que plus d’un quart des hommes sondés estiment avoir besoin de consulter un spécialiste. 8% des personnes qui se sont exprimées souffrent de maladies chroniques, alors que la majorité d’entre eux ne dispose toujours pas d’une protection sociale.
Par ailleurs, les psychiatres de l’Hôpital Errazi constatent qu’après 2011, le nombre de consultations a augmenté de 25%. En effet, cet hôpital a accueilli depuis cette date des milliers de patients souffrant de troubles psychiques. Cela est sans doute relié aux déceptions et aux désillusions ressenties par une bonne part des citoyens à qui on avait promis monts et merveilles lors de la Révolution de 2011. Sûrement, les promesses trompeuses et creuses faites par les différents gouvernements «révolutionnaires» étaient à l’origine des déprimes et des maladies mentales de bon nombre de citoyens chez nous. Certains analystes expliquent la situation par la récurrence de la crise économique qui engendre des dépressions, des états de stress post-traumatique. Ajoutons à cela la paupérisation d’une bonne couche de la société qui a souffert et souffre encore de la cherté de la vie, du taux élevé de l’inflation et de la dégradation du pouvoir d’achat.
Prévenir vaut mieux que guérir
Ce phénomène n’est pas propre à la Tunisie. En effet, selon des études menées par l’Organisation mondiale de la santé, il s’avère que «pendant la première année de pandémie, les taux de dépression et d’anxiété ont augmenté d’un quart dans le monde». Des recherches approfondies ont aussi indiqué que les personnes, en particulier les hommes, connaissant chômage, paupérisation et difficultés familiales, courent un risque significativement plus élevé de subir des troubles mentaux, comme la dépression, l’alcoolisme et le suicide, que les personnes à l’abri de ces problèmes. La Tunisie ne peut pas être à l’abri de ces retombées de la crise sanitaire et économique connue par le monde. En effet, dans un pays où le taux de chômage des jeunes dépasse facilement les 15%, selon les dernières données publiées par l’Institut National de la Statistique (INS), où l’investissement n’a pas augmenté d’un iota et où la crise socio-économique s’exaspère, il est normal que les citoyens soient touchés dans leur santé mentale. Et dire que seulement 2% du budget de la santé est consacré à la santé mentale, si bien qu’il est difficile pour l’Etat de prendre en charge tous les cas des maladies mentales. Mais jusqu’à quand ?
Consciente de la gravité du phénomène, l’Association Tunisienne de la Promotion et Prévention en Santé Mentale a mené plusieurs fois des campagnes de sensibilisation au stress, rappelant que «le stress peut nous submerger, mais rappelez-vous que vous pouvez le gérer». Pour ce faire, l’Association a publié des astuces sur les façons de gérer les situations stressantes dans notre quotidien. De même, cette Association a entamé depuis 2021 un projet baptisé «SafeSpace» qui vise une diffusion et une vulgarisation de la culture de la santé mentale. Le reste revient au gouvernement qui doit prendre en charge un nombre de plus en plus important de Tunisiens souffrant de troubles mentaux. La santé mentale serait-elle encore mal en point en Tunisie ?
Hechmi KHALLADI
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